Le petit monde d'Alice

samedi 28 février 2026

Publié par Alice - 0 commentaire

L’île aux trois silences 

Le 14 octobre, l’hydravion s’est posé sur l’eau comme une libellule épuisée. Puis il a coulé en moins de quatre minutes. 
Je m’appelle Louise. J’avais trente-deux ans ce jour-là. J’en ai toujours trente-deux, mais le calendrier mural, que j’ai fabriqué avec des encoches sur un tronc de pandanus, dit maintenant : vingt-sept mois plus tard.
Au début, on compte les jours. Ensuite on compte les lunes. Après on compte les saisons des pluies. Et enfin… on ne compte plus. On devient juste un animal qui vit sur une île.
L’île n’a pas de nom sur les cartes. Trop petite, trop loin des routes commerciales, trop inutile. Vingt-sept kilomètres de circonférence si on suit la laisse de marée haute, un volcan éteint au centre, une forêt dense et humide qui sent le poivre et la pourriture sucrée, une plage de sable noir au nord et une autre de corail broyé très blanc au sud. Entre les deux : moi, et le silence.
Le silence ici n’est pas vide. Il est composé de trois silences différents. Le premier silence, c’est celui du matin, juste après la pluie de trois heures. Tout goutte. Les feuilles, les lianes, les rochers noirs. Même l’air semble suinter. Pendant vingt à trente minutes, aucun oiseau n’ose encore crier. C’est le silence le plus fragile, le plus transparent. On dirait que l’île retient son souffle parce qu’elle vient de se réveiller d’un cauchemar. Le deuxième silence arrive vers seize heures, quand le soleil commence à descendre mais qu’il fait encore très chaud. Les cigales se taisent d’un coup, comme si quelqu’un avait coupé l’électricité. Les lézards s’immobilisent sur les troncs. Même les vagues semblent ralentir. C’est le silence qui pèse sur les épaules. Le silence qui dit : « Tu es vraiment toute seule. Vraiment. » Le troisième silence, c’est la nuit sans lune. Pas un souffle. Pas une chauve-souris. Pas même le clapotis habituel contre les rochers. L’océan devient une dalle d’obsidienne. On pourrait marcher dessus… si on était assez fou. 
C’est dans ce silence-là que j’ai commencé à parler à voix haute pour la première fois, huit mois après l’accident. J’ai dit : « Bonsoir, l’île. » Et l’île m’a répondu par un craquement minuscule, une branche qui a lâché quelque part très haut. J’ai décidé que c’était une politesse.
Au fil des mois, j’ai construit trois abris successifs : La cabane de survie (premiers trois mois) : bâche de l’hydravion + cordages + peur. La maison de pluie (mois 4 à 11) : palmes tressées, bambous, argile rouge, encore beaucoup de peur. La véranda des étoiles (depuis le mois 14) : plate-forme sur pilotis face à la mer sud, toit de feuilles de cocotier très lâches exprès, pour que la pluie chante sur ma tête. 
J’ai aussi quatre règles que je respecte même quand j’ai envie de tout envoyer balader : Ne jamais manger avant le coucher du soleil (ça force à patienter, donc à vivre lentement). Toujours laisser une pierre blanche sur le tas gris quand je rentre d’une longue marche (pour me souvenir que je suis revenue). Ne pas nommer les animaux que je vois souvent (ils ne sont pas à moi). Chanter faux volontairement quand je sens la panique monter (le cerveau déteste l’incohérence, ça le distrait). 
Les objets qui me restent et qui comptent encore : Un couteau suisse (lame noircie, presque plus de dents de scie). Une paire de lunettes de soleil Ray-Ban avec un seul verre (je les porte quand même). Le journal de bord de l’hydravion, pages 17 à 42 utilisées pour noter des pensées, des recettes imaginaires, des insultes à l’univers, des listes de prénoms que je donnerais à des enfants que je n’aurai probablement jamais. Une petite boîte à musique cassée qui fait encore deux notes de « La Javanaise » quand on tourne très fort la manivelle. 
Parfois je me demande si je suis devenue folle. Puis je me réponds : « Probablement. Mais c’est une folie polie. »
La semaine dernière (ou celle d’avant, les jours se mélangent comme de la farine mouillée), j’ai trouvé un pied de basilic sauvage qui pousse dans une fissure de basalte, à moitié mort. Je l’ai ramené, je l’ai planté dans une demi-noix de coco. Chaque jour je lui parle comme à un vieil amant susceptible : « T’es casse-pieds, mais je t’aime bien quand même. Vas-y, pousse, fais-moi plaisir. » Il a trois nouvelles feuilles ce matin. Vert tendre, presque irréel. Je crois que c’est la chose la plus importante qui me soit arrivée depuis vingt-sept mois.
Hier soir, pour la première fois depuis très longtemps, j’ai rêvé d’une autre personne. Pas d’un sauvetage. Pas d’un hélicoptère. Juste… une femme assise sur la plage sud, pieds dans l’eau, qui épluchait une mangue avec les dents. Elle ne me regardait pas. Elle était simplement là. Je me suis réveillée avec la sensation très nette que ce n’était pas un souvenir. C’était une visite.
Alors ce matin, après avoir parlé au basilic, j’ai pris une décision étrange : je vais construire une deuxième véranda. Pas pour moi. Pour elle. Ou pour qui que ce soit qui passerait un jour par là, même dans un rêve. Elle sera plus petite, plus ouverte, sans presque de toit. Juste quatre poteaux, une natte de pandanus et une pierre blanche posée au centre. Au cas où quelqu’un aurait besoin d’un endroit où poser ses fesses et regarder l’océan sans avoir à expliquer pourquoi il est là. Je l’appellerai la véranda des invités invisibles. Et si personne ne vient jamais… eh bien, ce sera la plus belle véranda vide du monde.

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