« D’où viens-tu ? demanda la mère.
— Des forêts désertes où les lianes épineuses forment une haie entre chaque arbre, où le serpent aquatique se roule dans l’herbe humide, et où l’homme est de trop.
— Que faisais-tu là ?
— Je regardais le fleuve qui jaillit du roc se changer en poussière et monter dans les nues pour y former l’arc-en-ciel. J’ai vu le buffle sauvage emporté par le torrent : une bande de canards le suivait sur l’eau, mais ils prirent leur vol en arrivant aux cataractes, tandis que lui fut entraîné au fond. Quel beau spectacle ! Transporté de joie, je soufflai une tempête avec tant de force que les vieux arbres furent déracinés et livrés au vent comme des feuilles.
— Et tu n’as pas fait autre chose ?
— J’ai fait des culbutes dans les savanes, j’ai caressé les chevaux sauvages et abattu les noix des cocotiers. Oh ! j’en aurais à raconter, mais il ne faut pas toujours tout dire. N’est-ce pas, vieille ? »
Et il embrassa si fort sa mère qu’il faillit la renverser. En vérité, c’était un garçon bien sauvage.
Alors entra le Vent du Sud avec le turban et le manteau flottant du Bédouin.
« Qu’il fait froid ici ! dit-il; et il jeta du bois dans le feu. On sent bien que le Vent du Nord est arrivé le premier.
— Il fait assez chaud ici pour rôtir un ours blanc, répliqua le Vent du Nord.
— Ours blanc toi-même ! répondit le Vent du Sud.
— Tenez-vous tranquilles, ou je vous fourre dans le sac ! s’écria la vieille. Voyons, assieds-toi sur cette pierre, et dis-nous où tu es allé.
— En Afrique, ma mère, répondit le Vent du Sud. J’ai été à la chasse aux lions avec les Hottentots dans le pays des Cafres. L’herbe qui pousse dans les plaines ressemble à des oliviers. Une autruche m’a défié à la course, mais je suis plus leste que l’autruche. Ensuite, j’arrive au désert, où le sable jaune vous produit l’effet du fond de la mer. Une caravane vint à passer, elle tua son dernier chameau pour apaiser sa soif ; mais l’animal ne renfermait qu’une bien petite provision d’eau. Le soleil brûlait la tête des voyageurs, et le sable leur grillait les pieds. Le désert s’étendait à l’infini. Alors, me roulant dans le sable fin et léger, je le fis tourbillonner en colonnes rapides. Quelle danse ! c’était curieux à voir. Le dromadaire s’arrêtait effrayé ; le marchand, enveloppant sa tête de son cafetan, se prosternait devant moi comme devant Allah, son Dieu. Maintenant ils sont tous enterrés, et une pyramide de sable s’élève au-dessus de leurs corps ; mais je n’ai qu’à souffler dessus pour que le soleil blanchisse leurs os, et les voyageurs verront que d’autres hommes les ont précédés dans cet endroit. Sans cela, ils ne le croiraient jamais.
— Tu n’as fait que du mal, dit la mère ; marche vite dans le sac ! »
Et aussitôt elle saisit le Vent du Sud par le milieu du corps et le fourra dans le sac. Il se roula par terre avec rage ; mais elle s’assit dessus, et force fut au rebelle de se tenir tranquille.
« Vous avez là des fils intrépides, dit le prince.
— Intrépides en effet, répondit-elle ; mais je sais les contenir. Voici le quatrième qui revient. »
C’était le Vent d’Est, habillé en Chinois.
« Ah ! tu viens de ce côté-là, dit la mère ; je te croyais au jardin du Paradis.
— Je n’y vais que demain, répondit le Vent d’Est. Demain, il y aura juste cent ans que je n’y suis allé. J’arrive aujourd’hui de la Chine, où j’ai dansé autour de la tour de porcelaine en faisant sonner toutes ses clochettes. Pendant ce temps les fonctionnaires dans la rue recevaient la bastonnade, les bambous se brisaient sur leur dos, quoique ce fussent des gens de la première à la neuvième classe. Cependant ils criaient au milieu des coups : « Nous te remercions notre père et notre bienfaiteur ! » Mais ils pensaient tout le contraire, et je faisais de nouveau sonner les clochettes qui chantaient : tzing, tzang, tzu !
— Comme tu es gai ! dit la vieille. Il est bon que tu ailles demain au jardin du Paradis ; ton éducation s’en ressentira. Bois un bon coup à la source de la sagesse et rapporte-m’en une petite bouteille.
— Je n’y manquerai pas ; mais pourquoi as-tu mis mon frère du Sud dans le sac ? Il doit me parler de l’oiseau phénix, dont la princesse du jardin du Paradis me demande des nouvelles tous les cent ans, quand je lui rends visite. Ouvre le sac et je t’aimerai bien ; je te ferai cadeau de tout le thé dont j’ai rempli mes deux poches, du thé bien vert et bien frais, que j’ai cueilli dans le pays même.
— Soit ! à cause du thé, et parce que tu es mon petit chéri, j’ouvrirai le sac. »
Le Vent du Sud fut mis en liberté, tout honteux d’avoir été puni devant un prince étranger.
« Voici une feuille de palmier pour la princesse, dit le Vent du Sud ; le vieil oiseau phénix, le seul qui existe au monde, me l’a donnée, et il y a tracé avec son bec toute l’histoire de sa vie. La princesse pourra donc lire cette biographie elle-même. J’ai vu le phénix incendier son propre nid et s’y faire brûler comme la femme d’un Hindou. Quel parfum et quelle fumée ces branches sèches répandaient ! Enfin les flammes avaient tout consumé, le vieil oiseau n’était plus que de la cendre ; mais son œuf, rouge et brillant au milieu du feu, se fendit avec un grand éclat, et donna passage à son petit, qui est aujourd’hui le roi des oiseaux et le seul phénix du monde. Il a fait avec son bec un trou dans cette feuille de palmier ; c’est ainsi qu’il présente ses hommages à la princesse.
— Mangeons maintenant, » dit la mère des Vents.
Suite et fin demain soir...

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