Le petit monde d'Alice

mercredi 14 octobre 2015

Publié par Alice - 0 commentaire


Mon regard s'était posé sur elle en même temps que ma grosse chaussure de montagne se posait sur la pierre, sa voisine. Seule, au milieu de la montagne, elle semblait perdue dans l'automne triomphant. Encore toute tremblante d'avoir échappé à la monstrueuse chose qui s'était immobilisée auprès d'elle, elle n'avait pas encore remarqué ma présence.

Elle semblait toute chose, un peu repliée sur elle-même, craintive et discrète. Son corps trahissait à la fois l'espoir, mais aussi la résignation. Elle vivait au jour le jour au milieu de cet univers qui se faisait chaque jour plus étranger. Toutes ses amies s'étaient éteintes une à une, comme des bougies qu'un souffle efface de la vie, pour les jeter dans la nuit glaciale de l'oubli.

Elle était la dernière fleur que l'automne avait ignorée à ce jour. Isolée au milieu de la montagne dévastée, sa robe bleu turquoise s'était un peu fripée. Elle en sembla désolée quand son regard croisa enfin le mien.

Dans ce regard attristé, on y lisait à la fois la gêne d'être la seule parmi ses soeurs à avoir été épargnée à ce jour, et le plaisir d'être une fois encore regardée.

Sa voix d'abord timide se fit peu à peu plus assurée au gré des compliments que je lui fis sur sa beauté, et elle me raconta alors comment l'automne guerrier dévastait la montagne depuis des semaines.

Le vilain était arrivé par un matin de la fin septembre. Il s'était tout d'abord approché d'un jeune châtaignier qui, le voyant arriver, se mit à trembler de toutes ses feuilles, comme s'il s'était enivré d'un vent fort qu'il aurait bu trop vite.
" Pourquoi trembles-tu ainsi, petit arbre ? murmura l'automne d'une voix douce et gentille.
- Je tremble car je te crains, répondit le châtaignier d'une voix chevrotante. Je sais que lorsque tu reviens chaque année, c'est pour anéantir tout notre monde végétal.
- Mais qui t'a dit cela ? fit doucement le coquin.
- Ce sont les bruits qui courent dans la montagne et les forêts. Nos pères nous l'ont appris, et nous ont mis en garde contre tes méfaits.
- Ne crois pas ce que colportent les vieux, reprit le bourreau. Je ne suis dans cette montagne que pour vous rendre plus jolis encore, toi et tes amis les végétaux. Je veux seulement peindre les feuilles de mille couleurs diaprées. Elles seront tellement belles que les arbres rivaliseront de fierté, habillés ainsi, comme des princes et des rois. On viendra les voir de partout. Les hommes, habituellement si imbus d'eux-mêmes, vont se déplacer pour admirer ce magnifique spectacle. "

Le rusé lui fit ainsi mille flatteries et promesses, tant et si bien que le jeune châtaignier prit peu à peu confiance. Après encore quelques instants d'hésitation, il finit par murmurer :
" Tu pourrais me faire un habit de couleur, plus joli que celui de ce gros châtaignier là-bas qui prétend être le plus bel arbre de la montagne ?
- Bien sûr, plus joli, mais aussi avec des couleurs qu'on a encore jamais vues ici-bas.
- Alors peins-moi, finit par dire le jeune imprudent qui ne se tenait plus de joie à l'idée de devenir le plus bel arbre de toute cette châtaigneraie.

(Roland Vannier, son site > http://videgrenierecrit.canalblog.com/)


Suite et fin demain même heure ! 

0 commentaire

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Recherche :

Fourni par Blogger.