Le petit monde d'Alice

jeudi 15 octobre 2015

Publié par Alice - 0 commentaire

(Suite)

L'automne ne se fit pas prier. D'un geste rond, il traça un arc en ciel qui lui tint lieu de palette, puis il choisit très haut dans le ciel, parmi les nuages les plus effilés, les pinceaux les plus doux et les plus soyeux qui soient, et il se mit à l'ouvrage.
Quand le peintre eut déclaré qu'il avait fini, le jeune inconscient qui s'impatientait depuis déjà de longues minutes, voulut voir de ses yeux le résultat tant attendu.
L'automne fit alors couler devant l'arbre un rideau de pluie, puis écartant légèrement un nuage, il laissa filtrer un rayon de soleil qui éclaira le miroir d'eau cristalline. En se voyant ainsi paré, le jeune châtaignier ne put empêcher un léger frisson de parcourir ses feuilles si magnifiquement colorées. Il en resta d'abord béat, puis sa joie s'extériorisa peu à peu, et de plus en plus bruyamment. Il voulut remercier l'automne pour tant de grâce, mais celui-ci n'était déjà plus là. Le bel arbre en fut un peu déçu, mais sa joie était telle qu'il oublia vite cette disparition furtive qui, à d'autres moins écervelés, aurait pu sembler suspecte. Mais quelle importance, pensa-t-il, puisque le peintre génial avait tenu sa promesse. Il interpella ses voisins qui tous admirèrent la beauté de leur ami. Ils ne tarirent pas d'éloges sur la richesse et le chatoiement des couleurs.

Alors, les bruits coururent dans la montagne et les forêts qu'un peintre génial était arrivé, et qu'avec ses pinceaux magiques, il pouvait transformer cette vie si terne et si monotone qui durait ainsi depuis le printemps.
Même les plus anciens oublièrent l'enseignement des années passées et, aussi fous que les plus jeunes, ils firent appel à la saison guerrière déguisée en peintre magicien.
Elle sait bien, elle, la rusée, que les vivants regardent plus souvent avec leurs yeux qu'avec leurs coeurs, et qu'il suffit d'un peu de parure et de brillant pour oublier l'essentiel qui lui ne se voit pas.
" Et ce fut comme une épidémie qui courut parmi tous les végétaux, continuait tristement la petite fleur bleue. Les bouleaux faisaient admirer leur jaune tendre, les cerisiers ne tarissaient pas d'éloges sur le rouge flamboyant qui enflammait leur feuillage. Les aulnes se pavanaient dans leur habit d'ocre. Même les hêtres et les chênes s'enluminèrent des magnifiques couleurs que leur proposait l'automne.

Alors, comme l'avait prédit le peintre magicien, la montagne explosa de couleurs et de lumière. De l'aube à l'aurore, ce fut une fête extraordinaire. Le soleil ne se lassa pas de composer des tableaux sans cesse changeants aux différentes heures de la journée. Tous étaient plus beaux les uns que les autres, et il ne fut pas d'êtres humains qui ne se déplacèrent pour contempler tant de splendeur.

Pourtant, un matin, le vent se leva, d'abord doucement, puis de plus en plus fort. Il arracha quelques feuilles de châtaigniers, puis il secoua les bouleaux insouciants. Il vint même agacer les grosses branches des vieux chênes qui grommelèrent.
Les jours passaient, et outre le vent qui dégarnissait sans remords tant de beauté, les couleurs changèrent peu à peu. Le marron envahissait inexorablement les flancs de la montagne. Les feuilles se recroquevillaient pour se protéger du vent froid, mais ne pouvaient plus se redresser quand Eole ne soufflait plus.

Personne ne se plaignait, et pourtant tous avaient compris qu'ils s'étaient laissés séduire par le brillant courtisan qui depuis la nuit des temps prépare la venue de l'hiver qui viendrait bientôt endormir la nature pour quelques mois ".

En terminant ces mots, la petite fleur poussa un long soupir de découragement, tout en esquissant un pauvre sourire contrit.
Je posai délicatement un doigt sous sa corolle et lui dis :
"Ainsi va la vie. Chaque année, les saisons font leur ronde, toujours la même, un milliard de fois répétée, un milliard de fois réussie. Il en est de même pour les hommes. Mais s'il est vrai que l'automne prépare l'engourdissement hivernal, c'est pour mieux préparer la nouvelle vie qui germe doucement dans le ventre de la terre. Alors, viendra le printemps, divine sage-femme qui fera éclore la Vie des entrailles de la terre amoureusement pleine."
Une lueur d'espoir éclaira la fragile petite plante. La couleur de sa robe se fit plus vive.

Nous n'échangeâmes plus de mots. Ils auraient été de trop en cette fin de matinée d'automne. La petite fleur se tourna vers le soleil, et humant à pleins poumons l'air doux de la vie, elle poussa un long soupir de contentement que seuls peuvent entendre ceux qui savent parler avec les fleurs.
(Roland Vannier, son site > http://videgrenierecrit.canalblog.com/)


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