Bien-sûr, le bonheur est une idée neuve. Etait-on plus heureux quand on ne se demandait pas si l’on était heureux ? La réponse n’existe pas, mais la question est là, qui change tout. C’est une question grave, et l’on n’a plus envie de rire, tout à coup. Est-ce que je suis heureux ? Répondre non peut être triste. Mais il y a plusieurs non. Le non d’une douleur que rien ne pourra effacer - le mot bonheur n’existe plus. Un autre non est synonyme d’espérance - je ne suis pas heureux, je le serai un jour. Répondre oui est toujours triste.
Je sens que je dois m’expliquer. Depuis bientôt deux ans, mon nom est associé aux plaisirs minuscules. Les plaisirs minuscules ne sont pas à mes yeux une réponse à la question du bonheur. Ou plutôt, ils n’en sont que la condition nécessaire. Si l’on n’est pas capable d’arrêter le cours, de voyager jusqu’à l’enfance sur l’odeur des pommes, de sentir flotter en soi la bulle douce-amère du dimanche soir, à quoi bon ?
Les plaisirs minuscules, chacun a les siens, qui sont parfois les mêmes. On y a vu une ode à la paresse, ce qui n’est pas faux. Mais l’alchimie du plaisir est telle que la meilleure paresse est celle que l’effort a précédée. Ah ! oui, ces cinq minutes allongé dans l’herbe fraîche pour le coureur de quatre cents mètres qui vient d’effectuer la plus dure de ses séances de fractionné. S’asseoir sur un rocher, tout en haut de l’escalade, et retrouver dans le sac à dos un dernier carré de chocolat. La fraîcheur du jardin, parce que tout est rangé, après le repas de fête. Devant cette alchimie-là, je crois que nous sommes tous égaux - peut-être seulement inégalement disposés à révéler ce qui fait nos petits plaisirs. J’aurais des plaisirs minuscules, si j’étais malheureux.
Car le bonheur, c’est autre chose. On ne peut dire « Je suis heureux » sans frissonner de cette chance, de ce risque. Je me souviens encore de cette interview au cours de laquelle Serge Gainsbourg avait dit « Le bonheur, c’est l’autoroute ! », accompagnant d’un geste parallèle des deux mains une idée de trajet morne, balisé, sans espoir ni crainte. Cela m’avait frappé, car pour moi le bonheur c’est exactement le contraire. Une prise de risque absolue, à chaque seconde - oui, chaque seconde peut l’effacer.
Il y a beaucoup d’autres mots pour apprivoiser le temps qui nous invente et nous détruit. Paix, harmonie, équilibre. Je n’aime pas trop « harmonie », « équilibre ». Accord forcé de l’esprit et du corps, mélange de yoga et de stress, ce sont des mots de société, des mots d’adultes, qui ne concernent ni les vieux ni les enfants. « Paix » est un mot très beau, pour tous les gens qui ont souffert, et lentement pansé leurs blessures secrètes. Il y a « joie » aussi, jaillissement, mais c’est quitter la terre, et j’aime bien la terre. « Bonheur » fait seulement semblant de s’envoler. La première syllabe fait penser aux bulles de savon, mais la seconde dure dans le grave et reste sur la terre, c’est un mot d’ici.
Paix, harmonie, joie, équilibre. Et puis bonheur. Bonheur est le plus fort de tous ces mots parce qu’il est le seul à s’avouer fragile. Parce qu’il est le seul à reconnaître sa défaite, son espoir. Camus a écrit qu’il n’y a rien de plus tragique que la vie d’un homme heureux. La première fois que j’ai eu le pressentiment de me trouver devant un homme de bonheur, ce fut devant un homme malheureux. Je lisais les Souvenirs désordonnés de José Corti. Une vie passionnante, autour de cette idée magnifique d’une maison d’édition si prestigieuse et si pure. Mais une vie que José Corti présentait comme une vie d’après le bonheur. La barbarie de la guerre lui avait pris son fils, alors voilà, c’était fini. C’est triste et c’est très beau d’avoir été un homme de bonheur, et de s’en souvenir.
Dire « Je suis heureux », c’est être nu, sans parapluie. Depuis que mes livres se vendent, on me dit, on m’écrit : « Vous êtes un épicurien », ou bien « Vous êtes zen ». Je suis allé regarder du côté d’Epicure, et je ne me suis guère reconnu. L’éthique, la physique du bonheur ... Une chance ne peut être l’objet d’une morale, d’un système. Or le bonheur est une chance. Et quant au « zen », il s’agit d’un travail sur soi. Mais le bonheur dépend des autres. Aimer et être aimé, pas de bonheur sans cela. Le bonheur est d’abord une attente, une longue mélancolie - c’est l’autre nom de l’espérance. Puis un jour on est poignardé. C’est un jour ordinaire, une situation banale, mais l’on est traversé. On se dit : « Je ne serai jamais plus heureux que maintenant. » Pour moi, je m’en souviens, c’était ce matin-là, l’été 1984. Dans la petite location d’été, j’ai vu se découper l’image de ceux que j’aimais, par la fenêtre. Ils ne me voyaient pas. J’ai failli les appeler, faire le clown, puis je ne l’ai pas fait, et l’image s’est arrêtée. Bien-sûr, cet instant-là, c’est le contraire de l’instant. C’est tout ce qu’on avait rêvé, et que l’on rêve de garder, cristallisé dans le plus creux des jours, juste un matin d’été.
Une sacrée chance, oui. Pas de quoi faire la morale aux autres. Mais pas non plus de quoi se cacher. C’est toujours triste de dire « Je suis heureux » - cela fait toujours peur. Mais ce serait tellement plus triste encore s’il n’y avait personne pour dire « Je suis heureux ». Tellement plus triste si l’on devait penser que le bonheur des autres rend malheureux. Les sondages aujourd’hui disent que les gens ont mis le mot « bonheur » au coeur de leur vie. Peut-être pas seulement, comme on l’entend dire un peu partout, parce qu’il-s’agit-d’une-valeur-refuge-manifestant-un-individualisme-étriqué-dans-une-fin-de-siècle-qui-se-cherche. Peut-être simplement parce que, las de se fuir, ils souhaitent se trouver.
Las de se dédouaner de tout en voulant le bonheur de tous les autres, ils ont l’ambition plus humble et souvent plus difficile de vivre bien avec ceux que la vie a glissés sur le chemin.
Alain disait que le bonheur est avant tout une aptitude. Oui, peut-être y faut-il une disposition mentale, un peu de talent pour s’arrêter, pour regarder le spectacle, y prendre un peu plus que du plaisir. Mais l’essentiel est ailleurs, dans cette prise de risque à découvert, dans ce léger que rien de lourd ne saurait remplacer. Le bonheur, c’est ce qu’il y a de plus beau, de plus gai, de plus fragile, de plus triste.
Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre.
(Philippe Delerm)
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