Le petit monde d'Alice

lundi 24 janvier 2011

Publié par Alice - 2 commentaires

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24 DECEMBRE AU SOIR

NOËL AU MAC DO

C’était un père divorcé, de toute évidence. Il était assis au Mac Do avec son fils de 8 ans. L’enfant était hypnotisé par l’écran de son jeu vidéo portable; le père, lui, regardait par la vitre et ne voyait pas grand-chose: quelques passants attardés et pressés avec des paquets-cadeaux dans les bras et deux dealers qui piétinaient dans la rue.

Il baissa les yeux sur son fils. Et sur sa vie aussi. Un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires pour l’enfant. Tout le reste pour le travail. Il fallait payer la pension, le nouvel appartement, les paquets de raviolis précuits à manger devant la télé. Il fallait payer ses erreurs aussi.

Oui, c’était un peu la honte de venir manger au Mac Do le 24 au soir. Mais préparer un Noël dans l’appartement, faire un sapin, tout ça, c’était ridicule. De toute façon, le petit s’en foutait, il n’aimait rien d’autre que les hamburgers, les frites et la Playstation.

Le père termina son Big Mac et un filet de mayonnaise resta croché sur sa barbe de trois jours. Il avala sans mâcher le pain aussi ramolli que son esprit. Franchement dégueulasse ce bun: rond, régressif, fade, comme une vie de père fraîchement séparé.

Le fils passa sa main sur son menton pour signaler à son père qu’il était sale à cet endroit. Puis il prononça les premiers mots de tout le repas:

- Bon, on y va ?


NOËL AU BOULOT

Elle était productrice à la radio. Femme de tête, femme de carrière, femme d’argent disait-on autour d’elle. Elle était au bureau, devant son ordinateur. Il n’y avait pas beaucoup de messages aujourd’hui, à part quelques Allemands qui proposaient des trucs cochons.

En fait, elle n’était pas absolument obligée d’être là, elle aurait dû laisser les journalistes planifiés ce jour s’occuper des news, et prendre congé pour passer la soirée avec son compagnon. Mais elle n’avait pas pu. Une femme comme elle bossait le soir de Noël, c’était comme ça.

Elle regarda l’heure: 20 h 03. C’était le moment de descendre à la cafétéria. Comme tous les employés ce jour-là, elle avait reçu un bon pour un «repas de fête» et le présenta à la caisse en soupirant. Sur son plateau, il y avait des toasts avec du saumon fumé et deux rosaces de beurre, de la dinde au miel avec purée de pommes de terre et haricots verts ainsi qu’une tranche de bûche industrielle au chocolat.

Elle salua quelques personnes d’un signe de tête et s’assit seule à une table. Elle commença à tartiner un toast mais le beurre trop dur fit un trou dans le pain de mie. Finalement, elle prit un morceau de saumon dans ses doigts et le mâcha comme ça, en lisant le journal. Elle finit par sucer le petit champignon en sucre qui était posé sur la bûche. Puis elle se leva:

- Bon, on y va.


NOËL EN TROUPEAU

Combien étaient-ils exactement? 20? 22? 25 peut-être. Des tantes, des cousins, des beaux-frères, des vieux dodelinant de la tête, des enfants hurlant, parmi lesquels il devait y avoir les siens d’ailleurs. Egaré au milieu de ce troupeau devait également se trouver son mari. Etait-ce vraiment ça une fête de famille?

Durant l’année, elle faisait déjà des doubles journées. Au mois de décembre, c’étaient des triples journées. En plus du boulot et des enfants, il y avait les cadeaux à trouver, la maison à décorer, les biscuits à fabriquer, les habits de ski à acheter, les vacances à organiser, les jambes à épiler, une robe de réveillon à trouver, et l’ordonnance pour les antidépresseurs à renouveler.

Mais le pompon, c’était le 24 au soir. Des hordes familiales dévastant le buffet et dévorant les cadeaux… ou l’inverse. Et elle? Elle était ce que l’on appelait la «maîtresse de maison», ce qui signifiait en fait «esclave de toute la famille». Elle n’aimait pas les gros mots, mais c’était peu de dire que Noël lui fichait les boules.

Elle était en train de sortir des blinis tout prêts du micro-ondes. Avec un peu de beurre salé et un morceau de foie gras, hop, le tour était joué et cela faisait illusion. Elle prit le plateau et se donna du courage tout bas:

- Bon, on y va …


NOËL EN SOLO

Ils avaient passé 41 ans ensemble. Quarante et un Noëls tous les deux, sans leurs familles respectives, qui n’avaient jamais accepté leur mariage. Et elle n’était plus là.

Il n’était pas du genre à rester assis devant le sapin avec un plaid ou un chat sur les genoux. Plutôt du genre à tourner en rond comme un robot ménager, sans savoir quoi faire, paniqué à l’idée de fondre en larmes. Du genre à finir par regarder la soirée du réveillon sur la TSR, en zappant de temps en temps sur TF1. C’était pathétique et il le savait. Mais elle ne reviendrait jamais et ça il le savait aussi.

La vie continuait et avançait comme le tapis roulant du supermarché sur lequel il avait posé du pain noir prédécoupé, un petit pot d’oeufs de lompe, une boîte de 4 oeufs pour faire une omelette et une demi-bouteille de vin bon marché.

Il avait allumé une bougie rouge, car c’était sa couleur préférée à elle. Il prit les oeufs pour attaquer l’omelette; ma foi, cette année, Noël ne sentirait pas la cannelle mais l’oeuf. Ça rimait avec veuf …

Son esprit se brouillait et ses oeufs aussi. Il remit de l’ordre dans tout ça et composa son petit plateau-repas. Mais au moment de manger il ne put pas et décida de sortir se promener dans le froid.

- Bon, on y va …


NOËL DE LÀ-HAUT

Là-haut, la fée du pain était désespérée. Vous ne croyez pas qu’il existe une fée du pain? Vous avez tort. C’est la seule fée qui a vraiment une raison d’avoir une baguette.

La fée du pain donc, contemplait ce pitoyable spectacle. Elle ne pouvait pas sentir ce genre de Noël, justement parce qu’il ne sentait rien. Quoi? Il n’y avait pas d’odeur de pain? Cette odeur qui réjouissait le coeur et le corps des humains depuis plus de 10 000 ans?

Elle n’était pas la fée de l’argent, il y en avait assez qui se disputaient pour ce rôle. Elle était la fée du pain. Sa mission était d’expliquer que dans la vie, le plus important n’était pas l’argent, mais le blé. Et que l’argent n’avait pas d’odeur, le pain si.

La fée prit sa baguette et commença à l’émietter. Les petits morceaux de pain voletèrent dans les airs et se déposèrent dans tous les foyers qui vivaient un jour de Noël ennuyeux… comme un jour sans pain. Le père divorcé du Mac Do se leva pour sortir. En récupérant sa veste, il aperçut une grosse miette de pain d’apparence croustillante, par terre, entre deux serviettes pleines de ketchup. Cela lui parut incongru et il pensa soudainement à sa mamma, qui tous les dimanches faisait la pizza.

La journaliste et productrice de la radio vit qu’une grosse miette de pain s’était insérée entre les lettres Q et W de son clavier d’ordinateur. Elle la retira avec précaution et la roula quelques instants dans ses doigts en se demandant ce qu’elle faisait là.

La mère de famille épuisée ramassait les papiers cadeaux chiffonnés lorsqu’elle s’étonna de trouver une grosse miette de pain sous le sapin, à côté d’un noeud argenté et d’une étiquette déchirée. Elle décida de tout planter là, monta dans la chambre et se coucha.

Le veuf revint de sa promenade et s’empara de son plateau-repas. C’est alors qu’il nota la présence d’une grosse miette de pain posée sur son omelette froide. Il se souvint qu’à Noël, sa défunte femme faisait toujours du pain aux noix.


25 DECEMBRE AU MATIN

Le père divorcé s’était levé tôt et se mit à farfouiller dans la cuisine avec l’idée saugrenue de confectionner une pizza. Certes, il n’y avait dans la maison ni levure ni mozzarella. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’enfant arriva et se bougea: sur internet il trouva une recette et pour le reste il téléphona sans scrupules à son copain Paolo dont le père gérait justement une pizzeria. Deux heures plus tard, le père pétrissait la pâte et c’était bon, c’était doux, c’était tiède, c’était même carrément sensuel. Il avait lui aussi son cadeau de Noël; malaxer cette pâte à pizza était l’acte le plus érotique qu’il avait vécu depuis son divorce. Père et fils aplatirent la pâte avec une bouteille vide, étalèrent la purée de tomates, éparpillèrent la mozzarella et le jambon, et bientôt une odeur délicieuse remplit la maison.

La productrice de radio se leva tard et sortit son livre de recettes bio-énergétiques-peu-caloriques. Elle mélangea de la farine d’épeautre et de la farine mi-blanche et y ajouta tout ce qui restait de fruits secs: abricots, poires séchées, noisettes, graines de tournesol, etc. Son pain aux fruits gonfla comme un joli sein sous le désir. Ce n’est probablement pas tout à fait par hasard que l’on appelle cela une miche. Elle prit son pain bouillant dans les mains et eut subitement envie de réchauffer aussi le reste de son corps. Lorsqu’elle sonna chez son compagnon le 25 décembre à midi et qu’il ouvrit, il fut très surpris.

La mère de famille se réveilla curieusement de bonne humeur.
Dans le salon pourtant c’était comme à Wall Street un vendredi noir: plein de papiers par terre. Sans rien ranger, elle prépara un kilo de pâte à tresse. Et pendant que la pâte levait, elle se prit un petit café. Les enfants étaient arrivés avec leurs jouets, ils eurent chacun droit à un petit bout de pâte pour composer une forme de leur choix. Ce matin-là, les enfants ne regardèrent pas la télé, ils restèrent devant le four, scotchés. Le mari aussi vint se montrer, par l’odeur alléché. Tout le monde tournicotait dans la cuisine en pyjama. Finalement, un Noël en famille, c’était peut-être ça.

Le veuf solitaire se souvint de ce que disait feu sa chère épouse certains matins: «A partir de 60 ans, si tu te lèves et que tu n’as mal nulle part… c’est que tu es mort!» Il avait mal aux articulations, donc tout allait bien, il était en vie et il allait le faire, son pain. Il prit un reste de farine bise qui traînait là depuis plusieurs mois. Il devait même y avoir quelques mites dedans; mais ma foi, à la guerre comme à la guerre, bien cuit, avec des cerneaux de noix, un bon vieux Valaisan d’origine savait toujours faire ça. C’est à ce moment-là que quelqu’un sonna.

C’était la voisine du troisième, la famille avec les trois enfants.

- Bonjour, je ne veux pas vous déranger, mais ce matin nous avons croisé le monsieur divorcé du cinquième avec son fils. Et les enfants ont voulu se montrer leurs cadeaux. Puis c’est le bel homme du deuxième qui est passé nous demander si on avait du beurre, car il avait son amie à manger. Et bon, finalement tout le monde est resté chez nous pour un brunch de Noël. Il y a du pain, de la tresse, de la pizza, chacun amène ce qu’il a et… comme on sait que vous êtes seul cette année, si vous vouliez aussi venir, ça nous ferait plaisir.

C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent tous ensemble au troisième à tartiner sur le pain frais et sur le temps qu’il faisait. Là-haut, la fée du pain n’en perdait pas une miette.

Soudain, un enfant s’écria :  
 

- Maman, regarde !

Tout le monde se tourna vers le petit qui pointait son doigt en direction de la fenêtre.

Il neigeait.

Mais était-ce bien de la neige ? De près, cela ressemblait étrangement à de la farine qui tombait.

(Martina Chyba)

 

 

2 commentaires :

  1. Je te souhaite un très joyeux Noel Alice, et continue à nous faire rêver et nous évader dans nos âmes d'enfant, dans tes contes, si bien écrit .

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  2. Merci, heureux Noël aussi, Katyveline ! Et toi, continue à sculpter des merveilles ... aurai-je ton autorisation pour publier ici la photo de Karoline ?

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