Le petit monde d'Alice

mercredi 29 octobre 2014

Publié par Alice - 2 commentaires

Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d'une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s'infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos - elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu'au cou ne laissent apercevoir d'elle que sa tête, et tu t'émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit. 

Encore de la neige aujourd'hui, et quand tu sors du lit et t'approches de la fenêtre, les branches de l'arbre, dans le jardin de derrière, sont en train de devenir blanches. Tu as soixante-trois ans. Il te vient à l'esprit que dans le long voyage qui t'a mené de l'enfance à aujourd'hui, rares ont été les moments où tu n'as pas été amoureux. Trente ans de mariage, oui, mais dans les trente années qui ont précédé, combien de coups de foudre et de passions, combien de flammes et de tentatives de conquête, combien de délires et de folles embardées du désir ? Dès le début de ta vie consciente, tu as été un esclave consentant d'Eros. Les filles que tu as aimées jeune garçon, les femmes que tu as aimées devenu homme, chacune différente des autres, quelques-unes rondelettes et d'autres maigres, quelques-unes petites et d'autres grandes, quelques-unes portées sur la lecture et d'autres sur le sport, quelques-unes moroses et d'autres extraverties, quelques-unes blanches, d'autres noires et d'autres encore asiatiques, mais rien de ce qui restait en surface n'avait d'importance pour toi, ce qui comptait c'était la lumière intérieure que tu détectais chez une femme, l'étincelle de singularité, le flamboiement du soi révélé, et cette lumière la rendait belle à tes yeux même si d'autres étaient aveugles à la beauté que tu percevais, et alors tu brûlais d'être avec elle, près d'elle, car la beauté féminine est une chose à laquelle tu n'as jamais pu résister. Cela remonte à tes premiers jours d'école, à la classe de maternelle où tu es tombé amoureux de la fille à la longue queue-de-cheval blonde, et que de fois tu t'es fait punir par Mlle Sandquist pour t'être éclipsé avec ta petite amoureuse, pour vous être glissés tous les deux dans quelque coin où vous faisiez des polissonneries, mais ces punitions ne te touchaient pas parce que tu étais amoureux : tu te faisais déjà balader par l'amour, et ça n'a pas changé. 

(Paul Auster, Chronique d’hiver)


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