Ce matin, tu te réveilles
dans la pénombre d'une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée,
grisâtre, qui s'infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme
tourné vers le tien, ses yeux clos - elle est encore profondément endormie, les
couvertures remontées jusqu'au cou ne laissent apercevoir d'elle que sa tête,
et tu t'émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent,
trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans
de vie commune sous le même toit à partager le même lit.
Encore de la neige
aujourd'hui, et quand tu sors du lit et t'approches de la fenêtre, les branches
de l'arbre, dans le jardin de derrière, sont en train de devenir blanches. Tu
as soixante-trois ans. Il te vient à l'esprit que dans le long voyage qui t'a
mené de l'enfance à aujourd'hui, rares ont été les moments où tu n'as pas été
amoureux. Trente ans de mariage, oui, mais dans les trente années qui ont
précédé, combien de coups de foudre et de passions, combien de flammes et de
tentatives de conquête, combien de délires et de folles embardées du désir ?
Dès le début de ta vie consciente, tu as été un esclave consentant d'Eros. Les
filles que tu as aimées jeune garçon, les femmes que tu as aimées devenu homme,
chacune différente des autres, quelques-unes rondelettes et d'autres maigres,
quelques-unes petites et d'autres grandes, quelques-unes portées sur la lecture
et d'autres sur le sport, quelques-unes moroses et d'autres extraverties,
quelques-unes blanches, d'autres noires et d'autres encore asiatiques, mais
rien de ce qui restait en surface n'avait d'importance pour toi, ce qui
comptait c'était la lumière intérieure que tu détectais chez une femme,
l'étincelle de singularité, le flamboiement du soi révélé, et cette lumière la
rendait belle à tes yeux même si d'autres étaient aveugles à la beauté que tu
percevais, et alors tu brûlais d'être avec elle, près d'elle, car la beauté
féminine est une chose à laquelle tu n'as jamais pu résister. Cela remonte à
tes premiers jours d'école, à la classe de maternelle où tu es tombé amoureux
de la fille à la longue queue-de-cheval blonde, et que de fois tu t'es fait
punir par Mlle Sandquist pour t'être éclipsé avec ta petite amoureuse, pour
vous être glissés tous les deux dans quelque coin où vous faisiez des
polissonneries, mais ces punitions ne te touchaient pas parce que tu étais
amoureux : tu te faisais déjà balader par l'amour, et ça n'a pas changé.
(Paul Auster, Chronique d’hiver)

mmm... que c'est beau l'Amour... on en mourrait... ;-)))
RépondreSupprimerOui, c'est une bien belle déclaration...
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