Le petit monde d'Alice

lundi 18 janvier 2010

Publié par Alice - 0 commentaire

André Comte-Sponville,  éditions Albin Michel

Philosopher pour tous, sans préparation, sans précaution, et dans la langue commune : tel était le pari d’Alain, dans ses célèbres Propos. Tel est celui d’André Comte-Sponville, dans les siens. La philosophie, pour lui, est le contraire d’une tour d’ivoire ; elle n’existe que dans le monde, que dans la société, et d’autant mieux qu’elle ne cesse de s’y confronter.

Présentation vidéo : 

Extrait :

La fin du monde

LA FIN du monde entraînerait moins de morts et de souffrances que sa continuation. Cette idée, qui me paraît claire, passera pour un paradoxe ; c’est une première raison pour l’expliquer. Elle est apaisante : c’en est une deuxième. Tonique, voilà la troisième. C’est plus qu’il n’en faut pour penser !
Que la fin du monde entraîne moins de morts que sa continuation, c’est une évidence arithmétique : les quelque six milliards de vivants actuels mourront en effet dans les deux cas, à quoi il faut ajouter, si le monde continue, les milliards de vivants encore à naître, que leur naissance, si elle advient, vouera à une mort certaine. Dans un cas : 6 milliards de morts. Dans l’autre : 6 milliards + les milliards de naissances (et donc de morts) encore à venir. La continuation du monde, loin de diminuer le nombre de décès inévitables, l’augmente indéfiniment ; la fin du monde ne peut que réduire ce nombre, et c’est ce qu’il fallait d’abord démontrer.
Le même raisonnement, ou un raisonnement du même type, peut s’appliquer à la souffrance. Que nous mourions tous ensemble ou séparément, en bloc ou individuellement, cela ne change guère les données du problème : une agonie reste une agonie, et il en est peu d’agréables. On peut même penser qu’une mort collective serait, à certains égards, plus facile. Elle nous libérerait au moins de tout souci pour ceux qui restent (puisque, par hypothèse, il ne resterait personne) et de ce sentiment, si déchirant, d’injustice... Surtout, la souffrance s’arrêterait là, quand elle ne peut autrement que continuer. « Toute vie est douleur », disait le Bouddha. Seule la fin du monde peut mettre fin à la souffrance.
Cette idée me procure une certaine paix, annonçais-je, bien étrange et douce. L’étrangeté est ce qui paraît d’abord. Car cette fin du monde est aussi ce qu’on peut imaginer de pire, en un sens, puisqu’elle synthétise à peu près le détail de nos angoisses ou des dangers, souvent très réels, qui nous menacent. Tel craignait de mourir, tel autre de perdre un être cher, le troisième craignait pour son argent, le quatrième pour sa retraite ... Que le monde disparaisse, et les voilà tous confirmés dans leurs craintes : le premier meurt, le second perd toute sa famille, le troisième son argent, le quatrième sa retraite ... Et chacun d’entre nous serait simultanément ces quatre-là, et bien d’autres !
Donc : le pire. Et pourtant moins de souffrances qu’autrement, on l’a vu, puis plus de souffrance du tout ... De là, justement, la douceur et la paix. Que le pire soit au fond si peu à craindre, c’est une idée rassurante, qui remet nos petites misères à leur place. « Ce n’est pas la fin du monde », dit-on parfois pour se consoler d’un événement désagréable, et l’on a raison. Mais quelle paix, alors, pour qui a compris que la fin du monde elle-même ... Nous revoilà à mon commencement.
Donc, une idée claire et apaisante. Mais pourquoi tonique ? Pour ce paradoxe d’où j’étais parti, et que je peux maintenant éclaircir.
La fin du monde, disais-je, entraînerait moins de morts et de souffrances que sa continuation ; et pourtant elle est le pire, on l’a vu, de ce que nous pouvons craindre pour l’humanité. Qu’en conclure, sinon que le pire n’est pas le maximum de souffrances et de morts, ou, pour le dire autrement, qu’on ne vit pas pour éviter les unes ou les autres ? Mais alors, pourquoi vivons-nous ? Pour vivre, pour transmettre, pour continuer et transformer ce que nous avons reçu, pour jouir et nous réjouir, pour aimer, pour lutter, pour créer ... Il ne s’agit pas d’éviter la mort ou la souffrance, ni même de les réduire, mais de maintenir et d’accroître la vie, ses plaisirs, ses joies. C’est ce qui donne raison à Spinoza, contre Schopenhauer, ou à la vie, contre le nihilisme. Ce n’est pas le repos qui est bon mais l’effort (conatus), mais la puissance d’exister, l’action, la connaissance, l’amour. C’est pourquoi nous préférons ce monde souffrant à sa fin, même indolore, et nos angoisses de mort à la paix du néant.
La vie est à elle-même son propre but (la vie, non le confort ou la quiétude !), et tel est le secret du courage. Il s’agit non de souffrir le moins possible (car alors le suicide vaudrait mieux, pour l’individu), non de mourir le moins possible (car alors la fin du monde vaudrait mieux, pour l’espèce), mais de vivre le plus possible - malgré la souffrance, malgré la mort, malgré la vie.
Et quoi de plus tonique, en effet, que cette volonté de vivre, et d’aimer la vie, malgré tout ?
Notre paradoxe, qui semble d’abord s’en réclamer, débouche donc sur une récusation du nihilisme. Juger que la vie est un inconvénient (Cioran : De l’inconvénient d’être né), que le monde est un inconvénient (Schopenhauer), cela montre simplement qu’on est incapable de les aimer comme ils sont, c’est-à-dire de les aimer. Cela nous renvoie à Spinoza. Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, expliquait-il, c’est au contraire parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne. Je dirais de même : ce n’est pas parce que le monde est bon que nous l’aimons ; c’est parce que nous l’aimons - et dans la mesure où nous l’aimons - qu’il nous paraît bon.
Parfait ? Certes pas (que de souffrances, que de malheurs, que d’injustices !), et c’est pourquoi il faut aussi le transformer.
Meilleur que tout ? Certes oui - puisqu’il n’y a rien d’autre.
Le réel est à prendre ou à laisser. Qu’on soit parfois tenté de le laisser, c’est ce que signifient le nihilisme et la fatigue. Qu’il y ait plus de joie à le prendre, c’est ce que rappellent le plaisir et l’action.
La fin du monde, qui ne sera rien pour personne, importe moins que le premier matin venu, où tout commence, puisque tout continue. Spinoza encore : « Un désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales par ailleurs, qu’un désir qui naît de la tristesse. » Cela nous serve de voeux, amis lecteurs, pour la nouvelle année.
Source
 :
http://www.nouvellescles.com

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