Parmi toutes les espèces, il en existe une pourtant qui n'a pas le droit de se plaindre. Une seule.
L'espèce des mères. À la rigueur, elles peuvent se mettre en colère. Mais pas gémir, c'est mal vu.
Pourquoi ? Parce que
grâce à leurs enfants, les mères baignent dans un océan de bonheur. C'est connu.
Quelle hypocrisie ! Moi qui suis une mère, je le dis tout net : ces derniers temps, ma fille me met les
nerfs en pelote. Elle me rend chèvre. Elle me fatigue.
J'ignore comment les choses se passent dans les familles normales. Elles ressemblent probablement à
ce qui se passe chez nous. J'entends chez les sorcières. Sorcières : je n'aime pas le mot. Il sent le château
fort et le bûcher, le bonnet pointu et le manche à balai, j'en passe et des meilleures. Tout un folklore
désuet qui date du Moyen Âge.
Moi, de ma vie, je n'ai jamais porté de chapeau, et encore moins de chapeau pointu. Pointu pour
pointu, je préfère les escarpins à très hauts talons. Quant au balai volant, laissez-moi rire. Quand je veux
voler, je prends l'avion comme tout le monde.
D'ailleurs, toute sorcière que je sois, personne ne pourrait me reconnaître, à la porte de l'école, dans le
petit tas de mères qui poireautent en attendant la sortie des classes. Je ressemble à Madame N'importe
Qui. Enfin, je crois... Je n'ai jamais vérifié : je n'attends pas ma fille à la sortie des classes.
Faire comme les autres, ce n'est pas mon genre. Je suis vraiment différente. Je peux vraiment faire un
tas de choses dont le commun des mères n'a même pas idée. Faire pleuvoir ou faire neiger. Donner la
varicelle et le coryza. Transformer un chien en tabouret. Me faire livrer par le supermarché sans passer de
commande. M'abonner au câble sans payer. Et je n'évoque pas les pouvoirs très extraordinaires, tellement
extraordinaires qu'il est interdit d'en parler."
(Marie Desplechin, Verte)

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