Le petit monde d'Alice

samedi 22 juin 2019

Je me souviens du jour précis où l'Angleterre et moi n'avons fait qu'une, où ses contours ont épousé la courbe de mon propre corps, où ses déclivités sont devenues les miennes. Petite fille, je parcourais les chemins du Surrey à bicyclette, pédalant dans ma robe de coton au milieu des champs brûlants empourprés de coquelicots, descendant en roue libre une pente soudaine vers un sanctuaire de fraîcheur boisée où un ruisseau coulait sous un pont de pierre et de brique. Je m'étais arrêtée, les freins grinçant sous l'effort de cueillir au temps un moment immobile. J'avais jeté mon vélo dans un coussin âcre de cerfeuil et de menthe sauvages, je m'étais laissé glisser le long de la berge qui plongeait dans l'eau froide et claire, tandis que mes sandales faisaient soudainement éclore une brune fleur de boue surgie du lit du ruisseau et que les vairons filaient se réfugier vers la tache noire et ombreuse, sous le pont. J'avais enfoncé mon visage dans l'eau, le temps suspendu, buvant dans un choc de fraîcheur. Et puis, levant la tête, j'avais vu un renard. Il prenait le soleil sur la berge opposée et m'observait à travers un écran plumeux d'orge. Je lui avais rendu son regard et ses yeux d'ambre avaient soutenu le mien. Le moment, le pays : en cet instant, j'avais éprouvé un sentiment de fusion complète. J'avais trouvé un coin moelleux d'herbes folles et de bleuets à côté du champ d'orge, et je m'étais allongée, le visage contre l'odeur terreuse et humide des racines de graminées, à écouter le bourdonnement des mouches d'été. J'avais pleuré, sans savoir pourquoi. 
(Chris Cleave, Et les hommes sont venus)

Gerhard Nesvadba
(Merci Amande !)

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