Hier soir, après dîner, nous
étions au jardin lorsque j'ai déclaré à brûle-pourpoint que j'entendais rester
seule durant tout l'été afin de retrouver les racines mêmes de la vie :
"Je veux rester aussi oisive que possible, pour laisser mon âme se
développer tout à loisir. Personne ne sera invité à me tenir compagnie, et si d’aventure
un visiteur se présente, on lui répondra que je suis sortie, en voyage ou bien
souffrante. Je serai au jardin, dans la plaine, au cœur des forêts. J’observerai
tout ce qui se passe dans mon jardin, et chercherai à comprendre mes erreurs.
Les jours de pluie, je m’enfoncerai au plus profond des bois, là où les
aiguilles de pin sont toujours sèches ; quand le soleil brillera, je m’allongerai
dans la bruyère et observerai le flamboiement des genêts contre les nuages. Mon
bonheur sera constant puisque personne ne sera là pour le troubler. Dans la
plaine, le silence règne sans partage, et les lieux de silence, je l’ai
découvert, sont aussi des lieux de paix."
[…]
Il faut que je sois moi-même
pendant tout un été, ai-je répété en regardant tout autour de moi avec le
sentiment d’une beauté presque insupportable : beauté des fleurs et du ciel
étoilé, beauté du silence et des parfums de la nuit. Je dois rester seule pour
ne manquer aucune de ces merveilles, et disposer de loisir pour vivre enfin.
- Très bien, ma chère, a
répondu l’Homme de Colère, mais ne venez pas vous plaindre ensuite si vous vous
ennuyez. Vous aurez tout le loisir d’être seule, et pour ce qui me concerne, je
promets de n’inviter personne. Il vaut toujours mieux laisser une femme suivre
son idée. C’est en général un châtiment fort efficace.
- Monsieur le Sage, me
suis-je écriée en glissant mon bras sous le sien, apprenez à perdre un peu de
votre sagesse ! Je vous promets de ne pas m’ennuyer un instant. Ce ne sera
pas un châtiment, et je serai très heureuse."
(Elizabeth von Arnim, L’été
solitaire)


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