La philosophie est à la mode. Du moins une certaine philosophie : celle qui aide à vivre au quotidien. De nouvelles collections ne cessent de paraître, les livres s’entassent sur les tables des libraires, et plusieurs rencontrent un vrai succès. On ne va pas s’en plaindre. Cela vaut mieux que la télé-réalité ou les horoscopes. Reste pourtant à savoir si cette mode est fidèle à ce qu’est en vérité la philosophie, et à ce qu’elle peut apporter.
Que la philosophie aide à vivre, c’est ce que je crois, et que la plupart des philosophes n’ont cessé d’affirmer. On évoque souvent l’exemple de l’Antiquité. On a raison : pour Platon comme pour Aristote, pour Epicure comme pour Epictète, la philosophie, qui est un art de penser, doit tendre vers un art de vivre (la sagesse). Mais cela va très au-delà de l’Antiquité. Montaigne ne dira pas autre chose, ni Descartes, ni Kant, ni Nietzsche. Et les meilleurs, au XXe siècle, ne l’ont pas oublié. « Si vous pensez que la philosophie ne sert à rien, n’en faites pas ! », disait par exemple Deleuze. Et Jankélévitch : « On peut vivre sans philosophie, mais tellement moins bien ! » C’était rappeler l’essentiel. On ne philosophe pas pour passer le temps, ni pour briller dans les salons. On philosophe parce qu’on en a besoin pour vivre comme on l’entend, d’une vie plus intelligente, plus lucide, plus libre, plus intense, plus heureuse. Bref, la philosophie, comme activité théorique, n’a de sens qu’à la condition de déboucher sur une nouvelle pratique de l’existence humaine. Il s’agit de penser mieux pour vivre mieux.
Encore faut-il qu’il y ait une activité théorique. Encore faut-il qu’il y ait un effort de pensée. C’est parfois, dans la mode que j’évoquais, ce qui me laisse perplexe ou réticent. On se trompe sur la philosophie si l’on y cherche un ensemble de recettes, qu’il suffirait d’appliquer. C’est confondre la philosophie avec le développement personnel, quand ce n’est pas avec la méthode Coué. Et l’on se trompe aussi lorsqu’on demande à la philosophie un bien-être immédiat, ou de nous protéger contre les aléas de l’existence. « Moins de Prozac, davantage de Platon », proclame par exemple un livre récent. Cela m’a dissuadé de le lire. Il faut tout ignorer de la dépression pour croire que la philosophie puisse la guérir, comme il faudrait tout ignorer des antidépresseurs pour croire qu’ils tiennent lieu de philosophie. Que la philosophie aide à vivre, c’est ce que je crois, et que la plupart des philosophes n’ont cessé d’affirmer. On évoque souvent l’exemple de l’Antiquité. On a raison : pour Platon comme pour Aristote, pour Epicure comme pour Epictète, la philosophie, qui est un art de penser, doit tendre vers un art de vivre (la sagesse). Mais cela va très au-delà de l’Antiquité. Montaigne ne dira pas autre chose, ni Descartes, ni Kant, ni Nietzsche. Et les meilleurs, au XXe siècle, ne l’ont pas oublié. « Si vous pensez que la philosophie ne sert à rien, n’en faites pas ! », disait par exemple Deleuze. Et Jankélévitch : « On peut vivre sans philosophie, mais tellement moins bien ! » C’était rappeler l’essentiel. On ne philosophe pas pour passer le temps, ni pour briller dans les salons. On philosophe parce qu’on en a besoin pour vivre comme on l’entend, d’une vie plus intelligente, plus lucide, plus libre, plus intense, plus heureuse. Bref, la philosophie, comme activité théorique, n’a de sens qu’à la condition de déboucher sur une nouvelle pratique de l’existence humaine. Il s’agit de penser mieux pour vivre mieux.
Le bonheur ? C’est un des buts possibles de la philosophie. Mais qui n’est philosophique qu’en tant qu’il passe par le détour d’une pensée. Or la pensée, tout est là, ne doit se soumettre qu’au vrai, ou à ce qui paraît tel. Une vérité qui rend triste vaut mieux, pour le philosophe, qu’une illusion qui console ou qui réjouit. La philosophie, par exemple, n’a jamais protégé personne contre les deuils, les soucis ou les chagrins d’amour. Mais elle nous aide à les vivre plus lucidement, plus intelligemment – et à les surmonter, parfois, un peu plus vite. « Il n’y a que la vérité qui blesse », dit-on. Les philosophes diraient plutôt l’inverse : il n’y a que la vérité qui sauve. Encore faut-il se donner les moyens, y compris conceptuels, de l’atteindre.
(André Comte-Sponville)
" La philosophie est à la mode. Du moins une certaine philosophie : celle qui aide à vivre au quotidien. De nouvelles collections ne cessent de paraître, les livres s’entassent sur les tables des libraires, et plusieurs rencontrent un vrai succès. On ne va pas s’en plaindre. Cela vaut mieux que la télé-réalité ou les horoscopes. Reste pourtant à savoir si cette mode est fidèle à ce qu’est en vérité la philosophie, et à ce qu’elle peut apporter."
RépondreSupprimerComme dit papa, l'intelligence est de savoir s'adapter aux changements et à mon avis c'est le propre de la sagesse aussi ;)
Intelligence, sagesse, philosophie... de sacrés atouts !
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