Jean-François Millet, Berger avec le troupeau avec un coucher de soleil
C’était un berger sans malice, simple d’âme, léger de coeur, nourri de pain et de vent frais. Selon le curé du village, il n’avait qu’un défaut majeur. Pas plus à Pâques qu’à Noël, il ne fréquentait son église. Le prêtre, quand il le trouvait à baguenauder sur la place, brandissait l’index sous son nez.
- Mécréant ! On te voit, Là-Haut ! Prends garde que le Ciel te tombe sur la tête !
- Le ciel ? répondait l’innocent. Je vis chez lui dans mes montagnes !
- Et Dieu le Père, bougre d’âne, ne le crains-tu pas ?
- Non, pourquoi ?
Bref, ce naïf indécrottable ne vivait pas comme il devait, ne pensait pas comme il fallait, ne faisait rien comme les autres.
Vint le matin où, par hasard, le bonhomme croisa le prêtre au seuil de la porte à clochette, sous l’enseigne du boulanger.
- Vous me semblez pâlot, mon père.
- La prêtrise est dure, mon fils, et puis tu me fais mal au coeur.
- Mon père, vous m’en voyez triste. Que puis-je pour votre santé ?
- Venir tout à l’heure à confesse. La fête de saint Jean est proche, ton âme doit être lavée.
- Mon père, si cela suffit à vous faire content de vivre, je viendrai cet après-midi.
A l’heure dite le berger, l’oeil circonspect, le pas traînard et le chapeau sur le nombril, pénétra dans l’église fraîche où le curé priait pour lui.
- Grâce à Dieu, mon fils, te voilà ! Avant de confier tes fautes à Celui qui pardonne tout, viens t’agenouiller près de moi et disons ensemble un Pater.
L’autre resta les bras ballants à sourire béatement dans la pénombre de l’allée.
- Un Pater ? Mon père, pardon. Je n’en sais pas le premier mot.
Scandale du gardien du temple, gargouillements, signes de croix. Enfin :
- Mon fils, honte sur toi ! Je craignais, à flairer ton âme, un malheureux champ de buissons et me voilà devant un gouffre autant effrayant que l’enfer. Le matin, quand tu te réveilles, à l’heure où l’on prie le Très-Haut, que fais-tu, dis-moi, diable d’homme ?
L’autre lui répondit :
- C’est simple. À l’aube je sors dans le pré et je dis bonjour au soleil. Puis, pour qu’il sache, ce bon père, que je suis content de le voir, je fais deux ou trois cabrioles et je lui chante une chanson. Je crois qu’il en a du plaisir.
- Le soleil ? Oh, folie païenne ! dit l’autre en agitant les mains. La lessive s’annonce rude. Misérable, ôte ton manteau et viens-t’en au confessionnal !
Le berger en hâte obéit, tint sa pelisse sur le bras, chercha un endroit convenable où la poser, n’en vit aucun. Un trait de jour, par un vitrail, vint illuminer quelques chaises. Le curé le lui désigna.
- Eh bien, insensé des montagnes, si le soleil est ton ami, dis-lui de tenir ton habit, le temps que je te lave l’âme !
- Oh, bonne idée, dit le berger.
Il le posa sur le rayon où mille poussières dansaient.
- Beau soleil, je te le confie.
Ce fut peut-être pur miracle, peut-être un service rendu entre bons amis, rien de plus.
Sur le fil tombé de la vitre le manteau resta suspendu …
(Henri Gougaud)
Merci à l'auteur et merci à toi chère Alice de publier ce charmant conte
RépondreSupprimerAlice est seule et sans travail. Seule n’est vraiment pas le mot. Elle vit avec sa fille Anna dans une vieille caravane que lui prête, en attendant mieux, le brave gérant du camping.
RépondreSupprimerAnna, cette année, a six ans. Il faut donc l’inscrire à l’école. Et voilà qu’Alice, sa mère, s’angoisse. Que va penser la directrice quand elle lui dira où elle vit ? Le camping. Une caravane. Ce n’est pas ce que l’on appelle un domicile fixe. On va la signaler, peut-être, à l’Assistance.
Un « cas social », Anna ? La honte. Elles ne vivent pas bien, d’accord, mais il y a plus malheureux qu’elles. Au moins elles s’aiment, elles se réchauffent, elles parlent, elles prennent des fous rires. Elles pourraient avoir mieux, mais leur situation, franchement, pourrait être pire. Bref ; vient le jour de l’inscription. Anna tient fort la main d’Alice.
Le bureau de la directrice.
- Asseyez-vous. Nom de l’enfant. Situation de famille. Adresse.
Alice retient un sanglot, prend un grand souille puis, bravement, elle lâche tout, la caravane, le camping, le chômage, la solitude. La directrice écoute, la regarde par-dessus ses lunettes et dit :
- Si je vous comprends bien, madame, vous n’avez pas de vrai chez-vous.
Alice se tait. Anna, sa fille, rit et répond, toute rayonnante :
- Bien sûr qu’on a un vrai chez-nous, mais voilà, c’est pas compliqué. Nous n’avons pas, pour le moment, de vraie maison à mettre autour. Ceci est une histoire vraie.
© Henri Gougaud
Site : www.henrigougaud.com ********************************************* L’enfant ou l’art de l’essentiel, ici et maintenant, inné, loin des conventions et des convenances…
Belle histoire, d'autant plus si elle est vraie. Oui, on s'émerveille devant l'authenticité et l'évaluation juste et spontanée de la petite Anna pour définir leur situation ... La petite photo ajoutée est digne des "Grandioses insignifiances" !
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