Dieu le Père, qui ressemblait beaucoup à celui que Michel Ange avait peint sur la voûte de la chapelle Sixtine, s’était mis à l’informatique et surfait à l’intérieur de sa Création, dont il explorait les moindres recoins.
Il faut ainsi parfois faire le tour du propriétaire pour vérifier que tout est en ordre, redresser telle clôture, ôter la mauvaise herbe, surveiller les trajectoires des corps célestes, les variations climatiques, et se promener un peu dans l’âme des créatures qui en sont dotées, ajuster les niveaux du Bien et du Mal, et autres bagatelles de ce genre.
Tout à coup, sur le bord extrême de l’un des univers qu’il avait créés, l’œil de Dieu fut attiré par un minuscule signal d’alerte. D’un clic, il agrandit l’image, qui devint floue, appela à la rescousse un technicien qui était un ange, lequel cliqua sur Préférences Zoom, réglant prestement l’affaire.
On distinguait maintenant une boule bleue : c’était une petite chose délicate, beaucoup d’océans, quelques terres, de l’oxygène, de la végétation, de la vie, des êtres qui allaient et venaient, parmi lesquels certains bipèdes que leur Créateur avait été jusqu’à pourvoir d’une âme et de la conscience d’exister. Ah ça, quelle belle petite réussite ! se souvint-il. Il se rappela que pour réaliser cet univers-là, il avait dû goupiller l’invention de l’Espace et du Temps. Oui décidément, jolie tentative, joli projet pilote, je ne fais pas si mal mon travail, pensa-t-il avec humilité.
L’ange technicien le tira de ses pensées. «M’est avis qu’on a affaire à un sérieux bug», fit-il en désignant la planète bleue. En effet ! Tous les indicateurs signalaient que sur cet objet céleste le système s’affolait. Beaucoup d’équilibres qui auraient dû être respectés et s’autoréguler – climats, état des pôles, régulation des espèces, dispositions empathiques des bipèdes doués d’âme et de conscience, libertés accordées comme il sied dans un système aléatoire, amour du prochain, lois économiques, tout cela sur l’écran semblait partir en couille, bugger et dysfonctionner.
Lissant sa barbe blanche, Dieu montra une grande perplexité. «Le problème, émit l’ange, c’est le bipède; visiblement, c’est lui qui est à l’origine de ce dérèglement général. Le mieux est de réinitialiser le tout. Je vais néanmoins tenter de sauvegarder les données sur un disque externe.» «Y compris le bipède ?» interrogea Dieu, d’une voix inquiète. «Je vais faire l’impossible», assura l’ange, ce truc, c’est quand même cinq milliards d’années d’évolution, hein!»
Dieu pria pour que tout se passe bien. L’ange technicien s’affaira puis pâlit : «Zut, tout perdu !» annonça-t-il d’un ton navré. «Cherchez bien, bon Dieu, j’y tiens beaucoup !» lui fut-il répondu. Mais l’ange chercha en vain. Dieu n’était évidemment pas homme à sombrer dans le pessimisme. Il considéra l’infinité des univers qu’il avait créés. Ici et là, d’autres de ses tentatives paraissaient consolatrices, plus prometteuses, rayonnantes même. Un instant encore, l’image de la planète bleue le traversa. «Dommage», fit-il. Le lendemain il se leva fort gaillard, songeant que sa déconvenue n’était rien en comparaison des malheurs du pauvre Job, et qu’en ce qui le concernait, au contraire de ce qu’affirme l’Ecclésiaste, il y aurait toujours quelque chose de nouveau, et donc de merveilleux, sous le soleil – après tout, cela ne dépendait que de Lui.
(Jean-François Duval, journaliste)

excellent !
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