Au lieu de vous lamenter sur ce que vous ne pouvez plus faire, réjouissez-vous de ce que vous pouvez encore.
Un jour, un jeune homme réussit un chef d’oeuvre, qui lui procure argent et gloire ; un musicien compose une chanson qui sera sur toutes les lèvres ; grâce aux nouveaux moyens de diffusion, une jolie fille suscite l’admiration des foules. Ils ne retrouveront jamais un telle fortune : les voilà nostalgiques et amers pour le restant de leurs jours.
Se plaindre de n’être plus, c’est vouloir qu’un éternel remplace les quatre saisons, que les arbres demeurent toujours fleuris et les êtres toujours jeunes. C’est radoter comme ces combattants qui ressassent la période où ils furent des héros ; c’est nier le temps qui passe au nom d’une illusoire éternité.
Au lieu de vous lamenter sur ce que vous n’êtes plus, soyez encore. Sentant venir la surdité, Beethoven décida de mourir ; sa vie de musicien achevée, pourquoi demeurer parmi les hommes ? Heureusement, il n’en fit rien. Sous le coup du désespoir, il écrivit « La Symphonie Pathétique », l’une des plus belles. Bientôt tout à fait sourd, il continua, pour notre bonheur, à composer en imaginant les accords.
- Mais je ne suis pas Beethoven ! Je n’ai rien fait, je ne sais rien faire d’important !
- Comment cela ? N’avez-vous pas été un bon comptable, un bon menuisier ?
- Si bien-sûr ...
- Vous avez eu une compagne, des enfants, des amis ; vous avez aimé, souffert, rêvé, que voulez-vous de plus ! A quelqu’un qui se plaignait de n’avoir rien fait de sa journée, Montesquieu rétorqua : « Vous avez vécu, n’est-ce pas assez ? ».
Etes-vous sûr, du reste, que ce que vous avez été ne continue pas à agir aujourd’hui ?
Comme beaucoup d’enseignants, je reçois, de temps en temps, une de ces lettres qui consolent de tout. Ainsi, l’un de mes anciens élèves m’a écrit pour me rappeler une phrase que j’aurais prononcée il y a quarante ans : elle lui a toujours servi de devise !
Un jeune physicien affirmait avec dédain que, lorsqu’il mourut, le grand Einstein était « fini » depuis vingt ans. C’est vrai, répondit un autre savant, il ne produisit plus rien de notable, mais tout ce qui s’est fait après lui n’aurait pu être sans lui.
Vous ne pouvez plus être ce que vous avez été ? Alors il est urgent de vous réjouir, et d’organiser ce qui reste. Au lieu de vivre dans le souvenir, fréquentez le présent, même s’il vous étonne ou vous heurte. Vous placez Mozart au rang des dieux ? Mais l’invention musicale ne s’est heureusement pas arrêtée au XVIIIème siècle ! Vous ne comprenez plus les danses actuelles ? Mais vous pouvez être indulgent envers ceux qui s’en délectent. Vous ne pouvez plus pratiquer de sport violent, mais vous pouvez jouer aux boules, et voyager, vous intéresser à l’archéologie ou la numismatique.
Deux sentiments s’affirment avec l’âge : celui de l’inéluctable, et celui du rassasiement sans lequel le premier serait de la résignation ou du désespoir. Les deux ensemble font la relative sagesse de l’âge, et sa dignité.
On s’est demandé pourquoi, en pleine gloire, Greta Garbo a définitivement renoncé au cinéma. On a tout supposé, de la dépression nerveuse à la maladie de peau. Pourquoi ne pas lui prêter ce simple, et courageux, bon sens ? Plus qu’une grande actrice, elle incarnait un mythe, celui d’une éternelle séduction féminine. L’âge venant, elle savait qu’elle ne le serait bientôt plus. N’était-il pas plus raisonnable de quitter la scène pour ne pas se transformer, comme l’héroïne de « Sunset Boulevard », en une pitoyable mythomane ? Ou, comme certains boxeurs prestigieux, en figurant dans quelque cirque ?
Vous avez eu de la chance d’accomplir votre cycle naturel, de remplir votre fonction : la graine s’est transformée en plante, la plante, à son tour, a donné des fleurs, puis des graines. Lorsqu’il vous vient quelque mélancolie, regardez vos films, caressez vos livres, ou regardez vos enfants. Réjouissez-vous de ce que vous avez été, de vos succès, et même de vos échecs dont maintenant vous pouvez sourire, des êtres que vous avez connus, des pays que vous avez visités, des chefs-d’oeuvre qui vous ont enthousiasmé. Dites-vous que vous avez eu votre part, et remerciez le ciel comme après un bon repas.
(Albert Memmi)
Un jour, un jeune homme réussit un chef d’oeuvre, qui lui procure argent et gloire ; un musicien compose une chanson qui sera sur toutes les lèvres ; grâce aux nouveaux moyens de diffusion, une jolie fille suscite l’admiration des foules. Ils ne retrouveront jamais un telle fortune : les voilà nostalgiques et amers pour le restant de leurs jours.
Se plaindre de n’être plus, c’est vouloir qu’un éternel remplace les quatre saisons, que les arbres demeurent toujours fleuris et les êtres toujours jeunes. C’est radoter comme ces combattants qui ressassent la période où ils furent des héros ; c’est nier le temps qui passe au nom d’une illusoire éternité.
Au lieu de vous lamenter sur ce que vous n’êtes plus, soyez encore. Sentant venir la surdité, Beethoven décida de mourir ; sa vie de musicien achevée, pourquoi demeurer parmi les hommes ? Heureusement, il n’en fit rien. Sous le coup du désespoir, il écrivit « La Symphonie Pathétique », l’une des plus belles. Bientôt tout à fait sourd, il continua, pour notre bonheur, à composer en imaginant les accords.
- Mais je ne suis pas Beethoven ! Je n’ai rien fait, je ne sais rien faire d’important !
- Comment cela ? N’avez-vous pas été un bon comptable, un bon menuisier ?
- Si bien-sûr ...
- Vous avez eu une compagne, des enfants, des amis ; vous avez aimé, souffert, rêvé, que voulez-vous de plus ! A quelqu’un qui se plaignait de n’avoir rien fait de sa journée, Montesquieu rétorqua : « Vous avez vécu, n’est-ce pas assez ? ».
Etes-vous sûr, du reste, que ce que vous avez été ne continue pas à agir aujourd’hui ?
Comme beaucoup d’enseignants, je reçois, de temps en temps, une de ces lettres qui consolent de tout. Ainsi, l’un de mes anciens élèves m’a écrit pour me rappeler une phrase que j’aurais prononcée il y a quarante ans : elle lui a toujours servi de devise !
Un jeune physicien affirmait avec dédain que, lorsqu’il mourut, le grand Einstein était « fini » depuis vingt ans. C’est vrai, répondit un autre savant, il ne produisit plus rien de notable, mais tout ce qui s’est fait après lui n’aurait pu être sans lui.
Vous ne pouvez plus être ce que vous avez été ? Alors il est urgent de vous réjouir, et d’organiser ce qui reste. Au lieu de vivre dans le souvenir, fréquentez le présent, même s’il vous étonne ou vous heurte. Vous placez Mozart au rang des dieux ? Mais l’invention musicale ne s’est heureusement pas arrêtée au XVIIIème siècle ! Vous ne comprenez plus les danses actuelles ? Mais vous pouvez être indulgent envers ceux qui s’en délectent. Vous ne pouvez plus pratiquer de sport violent, mais vous pouvez jouer aux boules, et voyager, vous intéresser à l’archéologie ou la numismatique.
Deux sentiments s’affirment avec l’âge : celui de l’inéluctable, et celui du rassasiement sans lequel le premier serait de la résignation ou du désespoir. Les deux ensemble font la relative sagesse de l’âge, et sa dignité.
On s’est demandé pourquoi, en pleine gloire, Greta Garbo a définitivement renoncé au cinéma. On a tout supposé, de la dépression nerveuse à la maladie de peau. Pourquoi ne pas lui prêter ce simple, et courageux, bon sens ? Plus qu’une grande actrice, elle incarnait un mythe, celui d’une éternelle séduction féminine. L’âge venant, elle savait qu’elle ne le serait bientôt plus. N’était-il pas plus raisonnable de quitter la scène pour ne pas se transformer, comme l’héroïne de « Sunset Boulevard », en une pitoyable mythomane ? Ou, comme certains boxeurs prestigieux, en figurant dans quelque cirque ?
Vous avez eu de la chance d’accomplir votre cycle naturel, de remplir votre fonction : la graine s’est transformée en plante, la plante, à son tour, a donné des fleurs, puis des graines. Lorsqu’il vous vient quelque mélancolie, regardez vos films, caressez vos livres, ou regardez vos enfants. Réjouissez-vous de ce que vous avez été, de vos succès, et même de vos échecs dont maintenant vous pouvez sourire, des êtres que vous avez connus, des pays que vous avez visités, des chefs-d’oeuvre qui vous ont enthousiasmé. Dites-vous que vous avez eu votre part, et remerciez le ciel comme après un bon repas.
(Albert Memmi)

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